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Repenser les Forums sociaux
by source: Attac France - 14.03.2004 14:40
Repenser le «format» des Forums sociaux, passer à l’acte politique
Par Bernard Cassen, président d’honneur d’Attac France *
Preparation a Londres, 6 Mars 2004
Après les trois premiers Forums sociaux mondiaux (FSM) tenus au Brésil - et indépendamment de ce qu’il adviendra de celui de Bombay - et après les deux Forums sociaux européens (FSE), le moment est venu de se demander si la formule inaugurée à Porto Alegre en 2001 peut se perpétuer telle quelle. Tout indique que non : c’est précisément quand une dynamique débouche sur le succès – et c’est le cas - qu’il faut prévoir l’étape suivante. D’autant qu’il existe plusieurs « indicateurs » possibles, et très différents, pour mesurer ce «succès»:
- Le nombre de participants ? On voit bien que, après l’effet de masse constaté dès le premier FSM, « faire du chiffre » ne prouve plus grand chose. On pourra toujours réunir davantage de délégués ; et alors ?
- L’élargissement de la base sociale et de l’éventail des organisations s’incorporant au processus des Forums, donc à la recherche d’un « autre monde possible » ? De ce point de vue, le nombre de participants a été un élément important car il a pu inciter des organisations réticentes (notamment syndicales) à ne pas se priver d’une tribune médiatique et à arborer temporairement une « griffe » altermondialiste. Mais, pour certaines, les choses s’arrêtent là, il n’y a pas d’engagement dans des actions ultérieures. Cette situation peut cependant évoluer.
- L’incorporation de forces sociales du pays ou du continent d’accueil dans le mouvement altermondialiste ? Ce fut un des grands acquis de Porto Alegre : l’Amérique latine est devenue partie prenante de premier plan d’une contestation de la mondialisation néolibérale jusqu’alors essentiellement euro-américaine, et désormais multipolaire. Bombay jouera aussi ce rôle pour l’Asie du Sud.
- La projection publique des propositions élaborées au sein des Forums et leur injection dans les politiques nationales continentales et internationales ? C’est ici que le bât blesse : pour le commun des mortels, les Forums mondiaux restent essentiellement une sorte de Fête de L’Humanité itinérante avec ses bons côtés ( le « tous ensemble » internationaliste) et ses limites : chacun de nous a toujours le plus grand mal à expliquer ce qui est « sorti » d’un Forum. Les Appels des assemblées dites « des mouvements sociaux » ne peuvent pas véritablement jouer ce rôle, ne serait-ce qu’en raison de la disparité entre le nombre d’organisations qui les élaborent et les adoptent, et le nombre total de celles qui participent aux activités des Forums : un rapport qui se situe, au mieux, dans une fourchette entre 1 à 20 et 1 à 50…
Dans ces conditions, la priorité absolue est, en premier lieu, la constitution et la pérennisation, avec les moyens adéquats, d’une « mémoire » raisonnée et la plus exhaustive possible des différents forums (mondiaux, continentaux, nationaux, voire locaux) sur des supports variés (papier, électronique, vidéo, panneaux d’expositions itinérantes, etc.) avec une préoccupation didactique permanente. Nous avons besoin de savoir ce que nous avons déjà pensé et élaboré ensemble, et de le faire connaître massivement hors de nos propres rangs pour irriguer nos luttes et nos débats.
La deuxième priorité, qui découle de la précédente, est sans doute plus délicate à mettre en œuvre, mais elle est maintenant urgente : élaborer des « socles » de propositions issues des forums, facilement « lisibles », susceptibles non seulement de rassembler les organisations participantes, mais aussi de mobiliser largement au-delà d’elles : au niveau mondial, un tel socle aurait le statut d’une sorte de « consensus de Porto Alegre », à opposer au « consensus de Washington ». Aux niveaux continental et national, des « consensus » complémentaires devraient aussi être élaborés, selon le principe de subsidiarité.
Le libéralisme « fait » système à tous les niveaux. L’altermondialisme doit donc, lui aussi, mettre en avant un minimum de mesures cohérentes entre elles, « faisant » à la fois système et projet. Ces « socles », compréhensibles par tous, seraient mis en débat sur la place publique et régulièrement actualisés.
Il s’agit là d’un travail distinct de celui des Forums qui doivent rester ce qu’ils sont : des espaces d’élaboration d’alternatives tous azimuts. Il doit donc être effectué en dehors d’eux, aussi bien dans l’espace que dans le temps, afin d’éviter toute confusion de genres. Il faut pour cela imaginer des structures ad hoc, tant pour l’élaboration des propositions susceptibles d’être intégrées au « consensus » que pour leur « ratification ». Cela n’empêche pas, bien au contraire, que cette étape nouvelle du développement du mouvement altermondialiste soit l’un des thèmes de discussion des prochains forums.
Pour réussir, cette étape devra se prémunir contre deux dangers : celui de généralités programmatiques facilement récupérables verbalement par n’importe quel parti ou gouvernement, et celui de l’hyper-précision qui déboucherait sur le programme commun de gouvernement de la fraction la plus « radicalisée » du mouvement. Il s’agit de faire émerger les éléments d’un nouveau « paradigme », certes en rupture avec le néolibéralisme, mais laissant suffisamment de portes ouvertes à une pluralité de traductions politiques afin de respecter la diversité des composantes du mouvement et de préserver ses possibilités d’élargissement.
Ce socle, ou plutôt ces socles donneraient toute sa signification au terme « altermondialisme » : nous proposerions « autre » chose que l’existant, posant ainsi les jalons d’un « autre » monde possible. Faute de quoi, nous risquons de continuer à tourner en rond, et de pérenniser une impuissance politique qui fait la joie de nos adversaires et de certains de nos « amis » autoproclamés : ils ne craignent rien tant que de devoir se déterminer sans faux-fuyants face à un projet émancipateur, bénéficiant d’appuis de masse et décliné à tous les niveaux, du planétaire au local.
Et les prochains forums dans tout cela ? Pour les continents dont les mouvements et acteurs sociaux ne sont encore que faiblement impliqués dans la dynamique altermondialiste, les forums qu’ils accueilleront auront comme première vertu de faciliter cette incorporation. Si l’on veut véritablement mondialiser l’altermondialisation, il reste en effet beaucoup à faire en Europe de l’Est, en Russie, en Asie centrale, orientale et méridionale, ainsi qu’en Afrique et dans le Pacifique. Mais, tout en jouant ce rôle de catalyseur régional et national, les forums de ces régions prendront leur place dans une dynamique mondiale déjà en marche, mais dont on a vu plus haut les limites.
Pour toutes ces rencontres, et pas seulement pour l’Europe et les Amériques, ce qui compte, ce n’est plus seulement l’élargissement de leurs bases sociales, mais aussi la capitalisation de leurs acquis et l’insertion éventuelle de certains d’entre eux dans les nouveaux « consensus » évoqués plus haut. Quant aux forums eux-mêmes, il faut revoir leur « format » de fond en comble:
- les conférences plénières qui, pour la préparation des deux FSE, ont mobilisé – on devrait plutôt dire dilapidé - le temps, les ressources humaines et financières des organisateurs, doivent être réduites à leur plus simple expression. Elles ont comme principale fonction, par le choix des intervenants et la bataille de chiffonniers qu’il entraîne, d’afficher un rapport de forces entre puissances organisatrices, même si ce rapport de forces n’a rien à voir avec celui qui prévaut dans la réalité des sociétés. Elles attirent les médias, mais ne produisent rien. Comment pourrait-il en aller autrement quand des délégués venus de 7 ou 8 pays se rencontrent pour la première fois sur une tribune, sans coordination préalable, et, souvent dans une atmosphère de meeting, débitent des discours, voire des harangues au contenu largement prévisible ?
- les séminaires et ateliers doivent constituer la base de la programmation. Ce sont les seuls modules dans lesquels des réseaux déjà constitués peuvent en rencontrer d’autres travaillant, parfois sans le savoir, sur le même sujet ou des sujets connexes dans d’autres pays, et peuvent produire ensemble des propositions et décider d’actions. Pour que cette mayonnaise prenne, il faut du temps. Les appels à séminaires et ateliers doivent donc être lancés dès les premières semaines de la préparation d’un forum, donc plus de 6 mois avant sa tenue.
- la restitution des résultats de ces séminaires et ateliers doit également être pensée dès cette phase initiale, traitée comme une dimension cruciale de la programmation, être dotée de moyens financiers adéquats et s’intégrer au processus global de constitution de la « mémoire » des forums.
Il paraît indispensable de mettre ces idées, et d’autres, en discussion, tant pour la conception du prochain FSE ( où qu’il ait lieu) que pour celle du FSM de 2005 qui, revenant là où tout a commencé - Porto Alegre – pourrait enclencher un nouveau cycle d’affrontements et, on l’espère, de victoires contre le néolibéralisme global.
* Ces propositions sont formulées à titre personnel.